L'impossible identité normande ?

 

Version modifiée du 28 novembre 2016 après lecture de la communication du Pr Richard Jones et de l'article explicatif de Julien Deshayes dans la revue Vikland n°19 (nov. 2016 - janv 2017), et non plus à partir des articles de presse.
 

Suite à la Révolution française, la République a voulu créer un peuple uni avec des caractéristiques communes, autour de nouvelles valeurs communes. Parmi d’autres institutions de l’Etat, l’Ecole s’est chargée d’imposer de nouvelles unités de mesure, mais surtout de propager la langue française et d’interdire les langues régionales, dialectes et variations linguistiques locales… Les Normands ont vécu le même interdit de patoiser que les autres régions de France. En effet, contrôler le langage parlé permet à tout pouvoir central de forger une identité nationale, de contrôler les échanges.
Puis, dans les années 80, les langues « régionales » ont commencé à être dé-diabolisées et même autorisées dans certaines écoles. Les langues étaient reconnues mais pas les patois, or le « parler normand » était considéré comme un « simple » patois. Et pourtant, si les Normands se considéraient jusqu’alors les descendants des vikings, il faut bien reconnaitre qu’ils ont alors servi de médiateurs pour que la langue française s’enrichisse de mots scandinaves, dans le domaine maritime mais pas uniquement.
De plus, les Normands n’ont pas seulement influé sur la langue française : sur la langue anglaise aussi. Les exemples ne manquent pas : d’ailleurs le mot français « aussi » se dit « itou » en normand et « too » en anglais, comme le mot français « jardin » se dit « gardin » en normand et « garden » en anglais, etc…
 

Les résultats d’une enquête ADN en Nord-Cotentin

Début 2016, les résultats de l’enquête du professeur Richard Jones et de l’université de Leicester ont donné un coup d’arrêt à ceux qui tenaient fermement à une origine viking comme source principale d’une identité normande. En effet, à la mi-juin 2015, des prélèvements ADN avaient été opérés sur 89 volontaires dont la famille avait fait souche depuis plusieurs générations dans le Cotentin, des volontaires portant de préférence un nom typiquement normand ancien (Anquetil, Ansgot, Dutot, Equilbec, Gonfray, Ingouf, Lanfry, Osmont, Osouf, Quetel, Raoult, Tostain et Tougis).
Contrairement à toute attente, le marqueur ADN le plus présent nous apparente aux Celtes et, si les échantillons ADN prélevés montrent que les Normands actuels ont des traits communs avec le nord de l'Europe (Saxons, Danois, et populations de part et d'autres de la mer du Nord), la "signature Norroise" est plus relative que prévu, et plus probablement venue via un détour par l'Irlande1… Il semble donc que la population normande d’origine viking se soit partiellement volatilisée (par exemple partie conquérir la Sicile, partie se propager de ports en ports en France et lointainement ailleurs,…) et fortement diluée dans la population neustrienne composée de lointaines vagues d’immigrations paléolithiques (- 19 000 ans av. JC), néolithiques (- 9000 à - 5000 ans av. JC) ou plus récentes : celtes (- 400 à - 300 ans), romaines, germaniques, franques, etc…
Si l’étude a prouvé comme une lapalissade qu’il y a une grande différence entre les populations bretonnes et normandes, elle a aussi démontré que les Normands du Nord Cotentin ont aussi des origines venues des Balkans et du Caucase (des traces ADN provenant visiblement d’Arménie et de Géorgie) datant probablement du paléolithique et du néolithique, des traces ADN relatant d’autres immigrations en provenance de Germanie (migrations celtes et franques ?), de Méditerranée voire du Maghreb (à l’occasion de l’invasion romaine ou suite à la période arabo-musulmane ?). 

Mais il ne faut pas non plus négliger que cinq facteurs de diversification de la population émergent de l’Histoire plus récente :

1) Les vikings pourraient-ils être à l’origine d’une partie de cette diversité génétique ? En effet, poussés par une période de glaciation qui ralentissait leur économie agraire, avant même de s’installer en Normandie, ils avaient déjà poussé leurs raids en Amérique du Nord, en Afrique et même à Bagdad. Ils n’avaient pas seulement rapporté des richesses chez eux, ils avaient également ramené des épouses parmi leurs prisonniers. Ainsi en était-il de l’épouse de Rollon, l’emblématique 1er duc de Normandie. Popa « La Captive » était la fille du comte de Bayeux et d’une princesse bretonne, c’était également une descendante de Charlemagne, de Carolingiens, de Mérovingiens, de ducs d’Aquitaine, de Provence, d’exilarques juifs à Babylone, etc…

2) Les brassages de populations ne sont pas étonnants dans une région portuaire. Cherbourg n’était qu’un petit port au 12ème et 13ème siècle, moins important que celui de Barfleur. Néanmoins, du fait de sa position géographique il fut le témoin de bien des passages. Ainsi, à cette époque, une colonie brabançonne s’est établie pour commercer, laissant le souvenir d’un « Fief-aux-Flamands » à Tourlaville.

3) Lorsque Cherbourg était aux mains des Navarrais puis des Anglais, à la fin du 14ème siècle puis au début du 15ème siècle, le roi de France essaya de vider le Nord-Cotentin de ses habitants afin de créer un no man’s land autour de cette ville, donc afin d’isoler et d’affaiblir les Anglais.
Des populations ont été déplacées et, plus tard, certains habitants sont revenus. Mais il fallait repeupler et attirer des richesses après la ruine de la bourgade assiégée et bombardée. Plus tard, un autre roi de France fit donc de Cherbourg une ville franche, c’est-à-dire une ville exemptée d’impôts afin d’être attractive pour ceux qui voudraient s’y installer et commercer.
Nul doute que ce fut un facteur de nouveaux flux migratoires désormais oubliés.

4) Les Anglais n’avaient pas oublié le port cherbourgeois et de nombreux échanges de prisonniers ont transité par ce port lorsque France et Angleterre se sont affrontées à travers l’Atlantique.
D’ailleurs, quand la France vendit ses terres américaines aux Anglais, ceux-ci expulsèrent nombre de « François » du Nouveau Monde. C’est ainsi que de très nombreux accadiens sont arrivés à Cherbourg où la misère leur fit souvent subir le pire. Mais au 19ème siècle, il restait encore une communauté identifiée.

5) Enfin, Louis XVI puis Napoléon ont cherché à fortifier et à développer le port cherbourgeois, cela a entrainé l’arrivée d’ouvriers, militaires et ingénieurs de nombreuses régions de France.

Finalement, fallait-il faire cette étude dans une zone géographique et historique qui a connu de tels mouvements de populations ?
 

Tout sauf une surprise

La surprise générée par cette étude ADN touche ceux qui espéraient justifier une identité normande très enracinée dans l’héritage viking, mais aussi ceux qui la craignaient. En effet, au début de l’étude, le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié des Peuples (MRAP) avait fait un scandale contre cette recherche qui lui paraissait être utilisable à des fins racistes. Si bien que la poursuite de l’étude avait nécessité cinq mois de négociations entre avocats originaires des deux côtés de la (mer) Manche – les seuls qui aient profité du conflit – avant de trouver un modus vivendi sur la seule application de la loi française sur la bioéthique : les Français n’ont pas le droit de bénéficier de leurs résultats personnels à l’occasion d’études ADN.

En définitive, ces résultats ne sont pas si surprenants que cela. Ceux qui ont été confortés par cette enquête sont les généalogistes puisque remonter une généalogie prouve que nous avons tous des origines internationales. En effet, nous avons biologiquement 2 parents, 4 grands-parents, 8 arrière-grands-parents, 16 arrière-arrière-grands-parents, etc... A l’époque de Charlemagne, pour cette seule génération, nous avons autant d'ancêtres que 80% de la population européenne de l'époque. Si nous remontons 5 générations au-dessus, nous avons plus d'ancêtres que la population mondiale de l'époque. En conséquence – probablement à l’exclusion des Amérindiens – nous descendons de toute personne qui a eu une descendance depuis 1500 ans ! Les brassages sont inévitables et peuvent venir de tous horizons tant que nous n'avons pas à faire aux rares sociétés endogames ou géographiquement isolées.

Ainsi, selon ma généalogie (qui remonte au-delà de l'ère chrétienne grâce à des sites spécialisés), les ¾ de mes ancêtres étaient pleinement normands jusqu'au 17ème siècle et relativement sédentaires.
Je descendrais même de trois enfants de Guillaume le Conquérant et de Mathilde de Flandre. Or, même au 11ème siècle, si la généalogie de Guillaume était principalement scandinave, elle ne l’était pas uniquement (bretonne, anglaise, etc...). Quant à celle de son épouse Mathilde, appartenant à la même noblesse historique que Popa de Bayeux, elle était incroyablement diversifiée : Flandre, Germanie, Ukraine, Balkans, Syrie, Egypte, etc... On y remonte à Charlemagne, Dagobert, St Cloud, Clovis, l’Empereur Marc Aurèle, la sœur de Jules César, Hérode, à 7 reines d’Egypte nommées Cléopâtre, à Ramsès II « élevé comme un frère avec Moïse » tout autant qu’à Aaron le frère de Moïse, au roi Salomon et au roi David, à Abraham donc à Adam et Eve...
Le professeur Richard Jones rappelait qu’il n’y a qu’une race, la race humaine. La généalogie est donc un vaccin contre le racisme et l'ADN le démontre. La biologie prouve que nous sommes citoyens du monde : être normands n'est pas d'abord génétique mais bien davantage un héritage culturel, sociologique, linguistique, historique.
 

Les méandres de la construction identitaire

L’identité est une notion à la mode ! Les personnages politiques de la planète semblent s’être donné le mot pour en parler. Mais avec quelle pauvreté conceptuelle…

Parmi les différentes approches, je préfère m’inspirer ici de celle du psychosociologue français Pierre TAP. L’identité contribue à l’unité de toute personne mais c’est un kaléidoscope car l’identité est un phénomène multiple, une multiplicité de phénomènes :

D’une part, c’est un sentiment : le sentiment par lequel chacun se sent être et exister, le sentiment que chacun se sente perdurer au fur et à mesure des enjeux et des difficultés qu’il rencontre, le sentiment que chacun s’éprouve comme source de causalité. Cogito ergo sum, « je pense donc je suis » dit Descartes.
S’assurer et se rassurer que l’on n’est pas balloté par la vie, et que l’on peut se mobiliser, se construire, résister, ne pas se laisser abattre et disperser par les vents contraires.
L’estime de soi et l’affirmation de soi commencent à prendre leur source ici.

D’autre part, l’identité est une image : celle que chacun se fait de lui-même, une image individuelle dans le fait qu’elle nous distingue des autres, mais également une image collective partagée avec ceux à qui l’on s’identifie, ceux avec lesquels on veut partager une partie de notre route. Cette représentation est donc à la fois faite d’oppositions et de complémentarités.
Mais cette image à géométrie variable peut aussi être percutée et parfois submergée quand l’image de soi n’arrive pas à s’exprimer par la maladie, la timidité, etc… et que l’image que les autres se font de nous est plus fortement entendue. L’intégrité de chacun est alors en danger.

L’identité est ce qui nous permet de résister aux vents contraires, nous permet de nous éprouver comme entité qui s’affirme malgré les risques de dispersions du « moi ». Mais cela suppose que chacun puisse se valoriser et être reconnu comme entité digne de valeur.
La question de l’identité n’est donc qu’une approche partielle du développement de l’être humain. En effet, pour s’épanouir, celui-ci a également besoin d’entrer en relations et de les tisser pour trouver sa place et exister. Être et être identifié sont une chose mais encore faut-il réussir à établir des relations satisfaisantes, pouvoir poser une pensée et des actes, pour soi et pour les autres. C’est alors que chacun peut accéder à un statut plein et entier au milieu des autres et de la société.

Le débat grandissant sur l’identité est donc un débat du doute : la peur que notre intégrité soit atteinte par les événements extérieurs, dont l’économie, la peur d’être dilués au milieu de la société de masse des villes, ou internationale, etc, etc… Le besoin – donc – de se rassurer en s’affirmant et en se faisant reconnaitre dans une identité collective. Mais l’identité collective peut aussi devenir un piège pour l’identité personnelle, le repli empêche d’aller à la rencontre et de s’affirmer comme entité autonome, une entité capable de prendre sa destinée en main, sans tutelles.
 

Quelle identité normande ?

Nul doute que nous sommes plusieurs à ressentir et à se figurer une identité normande. Mais comment la qualifier ?
Par l’étude du Professeur Richard Jones nous savons donc qu’elle n’est pas d’abord génétique car nous appartenons tous à une histoire plus large, celle de l’humanité et de la race humaine, avec ses flux de migrations dont nous sommes biologiquement les témoins. Plus encore, d’après les généticiens, l’homme moderne homo sapiens comporterait 6% de gènes néandertaliens. Mais le professeur Didier RAOULT constate de son côté que notre corps contient plus de virus et de bactéries que de cellules humaines, et que ces passagers avec lesquels nous vivons le plus souvent en symbiose nous transmettent 10% de notre ADN.
Chacun est donc l’expression physique et concrète d’une incroyable évolution du vivant, qui dépasse même notre race humaine.

Être Normand, c’est donc un mécanisme d’identification, une part de notre construction identitaire, un travail de l’esprit qui – comme tout travail de l’esprit – peut être pertinent ou abusif. Il sera forcément abusif s’il devient la colonne vertébrale de l’affirmation de soi, un frein pour aller à la rencontre des autres… même des Bretons !
Ce mécanisme d’identification sera d’autant plus pertinent qu’il se construira sur des faits objectifs et non sur des peurs ou des replis. Parmi les faits objectifs, il y aura le fait de partager un territoire, une histoire familiale et plus largement des ancêtres, une histoire et une culture, des traditions et des enjeux contemporains, des souvenirs et des espoirs.

Pour finir, on me permettra de relater une anecdote. Un jour, je chahutais une amie qui se disait bretonne alors qu’elle était née à Toulon. Elle m’avait vertement répondu que ce n’est pas parce que l’on nait dans une cage à singe que l’on est un singe !

Ne transformez pas votre identité en cage…

 

1 : Il apparait que les échanges avec les Saxons avaient été omis dans notre Histoire, au profit des oppositions et des conflits. Et, il se confirme que la population viking a davantage été danoise (venue des colonies de l'est de l'Angleterre ?) que norvégienne. Ce dernier peuplement venait davantage des Iro-norvégiens, probablement plus spécifiquement en Val de Saire.

Toujours est-il que Saxons, Danois et Iro-Norvégiens n'ont jamais été - au plus fort de la colonisation nord-cotentine - plus de la moitié de la population locale.

 

Blason jmr azur et argent 2

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