Le parler du Val de Saire

Un incontournable à découvrir : http://www.persee.fr/doc/annor_0570-1600_1974_hos_7_1_4128

Au coeur du Val de Saire : http://www.decouvrir-montfarville.fr/PDF2/le%20dialecte%20du%20val%20de%20saire%20de%20Charles%20Birette.pdf

 

Et sur Gallica (Bibliothèque Nationale de France) :

 

Mémoires de la Société Nationale Académique de Cherbourg

Vol. XXIII

SAINT-LO
IMPRIMERIE BARBAROUX

1942

Titre : Mémoires de la Société nationale académique de Cherbourg
Auteur : Société académique de Cherbourg
Éditeur : Lepoitevin (Cherbourg)
Éditeur : Henry (Caen)
Éditeur : Massif ()
Date d'édition : 1942
Type : texte
Type : publication en série imprimée
Langue : Français
Format : application/pdf
Description : 1942 (VOL23).
Description : Appartient à l’ensemble documentaire : BNormand1
Droits : domaine public
Identifiant : ark:/12148/bpt6k6561152f
Source : Bibliothèque nationale de France
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb344400740
Relation : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb344400740/date
Provenance : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 25/11/2013

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Quelques locutions, expressions,
dictons et proverbes normands

du Nord de la Manche

par M. Lucien TOULLEC

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Les évènements actuels, les émissions de T. S. F., l'exode de nos populations rurales, puis l'évolution trop rapide de celles qui restent au foyer familial sont autant de causes tendant à faire disparaître ce qui caractérise notre région, en tant que traditions, coutumes et langage. Ce dernier surtout ne sera bientôt plus qu'un souvenir. On a honte, maintenant, à la campagne, de parler le patois lorsqu'on porte des toilettes à la dernière mode. Cependant le « mauvais patois », ainsi que le qualifient les ignorants qui le dédaignent, nous ramène à chaque phrase aux origines de la langue française dont il rappelle les lointains essais.
Une partie des proverbes, expressions et dictons de chez nous, qui accusent une note bien normande, furent publiés dans les Mémoires de la Société, Volume XIX. La liste dut être abrégée. Peut-être serait-il prudent d'y ajouter quelques pages avant que ce qui reste du vieux parler normand ait totalement disparu et avec lui les nuances de pensée qu'il est seul capable d'exprimer.
Le sujet étant bien loin d'être épuisé, voici encore quelques proverbes, locutions, dictons, pour faire suite à l'étude précédente. L'orthographe se rapprochera le plus possible de la prononciation. On dit fréquemment que l'air ne fait pas la chanson, toutefois il y contri-
 

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bue bien. Il est aisé de remarquer que dans nos populations rurales, surtout chez les femmes, il est une intonation assez typique qui accompagne les interjections : Ah ! ou Hélas ! dites avec une certaine mélancolie.
Lorsqu'elles énoncent un dicton ou un proverbe, elles: ont soin d'ajouter : « Coumme dit ch't'aôtre » ou « Coumme dit l'bounhoumme ». De quel autre, de quel bonhomme veulent-elles parler ? Elles ne sauraient le- -" dire, mais c'est la phrase quasi-rituelle qui donne une valeur irréfutable à ce que l'on avance.
Voici quelques exemples réunis dans un court dialogue ; cette forme permettra d'en saisir plus facilement le sens et l'originalité.
Ce sont deux bonnes vieilles qui causent d'un ménage dont les prémices promettaient un bonheur conjugal assuré, alors que la réalité fut tout autre.
La plus vieille disait à sa compagne :
« Et l'ménage tcheu vos vaisins, cha r'noque (1) t'y ?
— Biein douchement, car coumme disait l'bounhoumme « Haireux qui s'marie, et bieinhaireux qui n’se marie pé ».
— Vère, pourtant du caoté du bruman (2) ch'était d'grand gens qui f'saient d'la piaffe (3).
— P'taite biein, mais coumme disait ch't'aôte : « Un roturi qu'à d'l'ergent dans sa pouquette, vaôs mus qu'un'- nobl'le raffola » (4) car j'crais qu'il attendait l'fait (5) d'san père pour ermounter eun miot sa paôsition.
— Je l'crais itou mais « quand no covmpte sus les soulyis d'eun mort, no s'a l'temps d'marchi nu-pids ! » Et pis, voulous que j'vous dise, dans chu cas là, « l'amour passe et la faim vyient et quand qu’y n'y a riein dans l'ratelyi (6) les j'vaôs (7) s'battent.
— Ils avaient pourtant l'air de biein s'aimaer, car
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(1) r' noque t' y ? renoue-t-il ?
(2) Bruman : Beau-Fils.
(3) Piaffe : embarras.
(4) Raffala : ruiné.
(5) l'fait : le bien, la fortune.
(6) l'Ratelyi ; ratelier.
(7) j' vaos : chevaux.
 

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l'amour, ch'est coumme la gale, cha n'peut p/; s'muchi ! (8)
— Ch'est enco vrai, mais à la loungue « tréjous d'la bouillie, cha engnie !. (9)
— Hélas ! coumme vous dites. Mais pourtant « la poule habitue biein. l'co » (10)
— Vère, mais « d'un mouton no fait biein un herch' chon (11) » Achteu, y sount comme t'chiein et cat.
— O souaignait pourtant biein s'n' houmme. Un jou que l'miein y était à mouéji, y l'entendit qui dit : « Ah l cha va mus, faôrait eun biau cat pour traîner ma mélette » (12) — Cha, cha r'est coumme de tout « y n'faot pé ergretté d'biein collatiounnaer les gens qu'na dait soupaer ».
— Pour mé, y dait y avait aôte sait qu'cha. Craiyous qu'o se t'nait tréjous biein à sa plièche ?
— Hélas ! qui qu'no sait ? Coumme disait l'bounhomme : « L'hounneu entre par la porte, mais y rsort biein par l'trou d'la serreure !... »
— Voulous que j'vous dise ? A m'n'avis, ch'est pasqu'o n'p'tiotait (13) pé !.
— No l'disait pourtant intéressi, car « si no comptait l'lait et la flieu (14) no n'airait janmais de qu'nailles (15)
— Vère ! mais vous s'ez biein qu'you que l'Boun Dieu met l'âne, y met la botte de foin.
— Ch'est enco vrai ! mais li qu'est déjà vus, no dit tréjous que l'mariage n'est pé métyi d'vullesche.
— Ch'est raide seux (16), il avait pourtant deux filles et li qu'airait si biein voulu un garçon.
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(8) s' muchi : se cacher.
(9) engnie : ennuie.
(10) l' co : le coq.
(11) herch'on : hérisson.
(12) mélette : estomac.
(13) p'tiotait : enfantait.
(14) flieu : farine.
(15) qu'nailles : enfants.
(16) seux : sur, certainement.
 

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— Pour cha, y n'faurait pé faire d'erproche ch'est coumme disait ch'taôte : « Dans un moule à quillis (17) no n'fait pé d'fourquettes » (18)
— Faôt qu'cha sait cha qui t'yienne, mais y n'est pé enco atchulaé (19). « Tant q'un houmme peut l'ver un cabot d'son, il est dans l'cas d'faire un garçon ».
— Mais chaque coup qu'o m'tait bas ol' tait malade à mouri.
— Ah ! ! qui qu'vous v'lez ! « Ch’nest pé la pelle qu'enfoune qui défoune ».
— Ch'n'est pé coumme mé ! Cha sortait coumme un cat d'dans eun buffet ».
Ici l'image est saisissante lorsqu'on se représente un mitis surpris à faire un larcin dans le meuble qui sert de réserve aux victuailles.
Sur la vie conjugale on pourrait allonger les réflexions lorsqu'elles sont entreprises par des femmes souvent loquaces.
Les questions d'intérêt, qui tiennent une si grande lace en Normandie, ont aussi un choix de dictons assez étendu. Ainsi pour démontrer qu'un riche trouve plutôt à emprunter qu'un pauvre, il est dit que :
« Lorsque no z'a des nouaix (20) on trouve biein des cailloux ».
L'homme intéressé donne bien un pais pour avai eunne feuve, ou bien : Vin œuf pour eun boeu, ou bien encore : qu'il vivra you qu'l'herbe s'ra biein courte.
Le normand délaisse le proverbe : « A père avare, fils prodigue », qu'il remplace par un autre plus local : « Ch’que no ramasse d'aveu yeun ratet est f'na d'aveu yeune fourque ». Tel le foin qu'on râtisse avec le râteau qui a les dents courtes et rapprochées pour être fané avec une fourche dont les dents sont longues et espacées.
L'humour de nos populations rurales se manifeste encore dans ces locutions : d'un Harpagon, un ami dira :
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(17) quillis : cuillères.
(18) fourquettes : fourchettes.
(19) atchulaé : acculé.
(20) nouaix : noix.
 

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J’l’aime biein, mais j' voudrais avai sa pé (21) plieine de louis » ou ce qui est moins aimable et plus risqué : « Quand qu'y partira, no n’ l'y bouchera pé l' derrire d'aveu ses louis ! »
  Se lever le matin en trouvant une puce sur sa main est un heureux présage, attendu que :
« Puche sus la moan, argent d' moan ».
De l'argent, il est aussi préférable « d'en laisser à s' n ennemin, qu' d'en d' mander à s’ n amin ».
  D'un pauvre homme la situation est ainsi résolue :
« No l' pendrait par les pids (22)y n' tumb'rait pé eun rouège liard (la plus infinie monnaie) de ses pouquettes. »
  Pour se consoler de la mort d'un parent qui fera eunne boche ou chim' tyire (23) on déclarera :
« You qu'y a succession, y a counsolation »
Alors que l'héritier moins favorisé ajoutera philosophiquement :
« Tous les ânes de t'cheu nous mourraient, j’ n’hériterais pé seul'ment d'un lico ».
  Relativement au licol, il faut éviter de marcher dessus car, lorsqu'on pile sus san lico, c'est qu'on a manqué sa situation. A moins que, pour excuser ce cas et pour être plus indulgent, on ne dise :
« Quand l' malheux est sur les poules, y n'en poundrait pé yeunne ».
Pour se montrer plus sévère :
« Qu'on a mouégi sain chouaine (24) l' premi »
C'est-à-dire son pain blanc par gaspillage ou mauvaise gestion pour manger plus tard du pain bis.
  Le peu scrupuleux qui a des dettes se console puis qu'il :
« Vaut mieux d'vait (25) chent ans que d' renier un jou ».
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(21) Pé : peau.
(22) Pids : pieds.
(23) Chimtyire : cimetière.
(24) chouaine : pain blanc.
(25) d'vaït : devoir.
 

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Relativement aux dettes, on peut dire encore :
« Les vûles dettes ch'est coumme les vus péchis, vaôt mus les laissi vûlli ».
  Puis aussi dans le même cas :
« L' Boun Dieu d'intérêt est biein servi ».
  D'un débiteur dont on ne peut se faire rembourser quand on ne veut pas employer les grands moyens, car la justice a la goule grande, on prétend :
« Qu'il vaôt mus laissi s'n'éfant morveux que d' li arrachi l' naz ».
  Par contre, si l'on connaît qu'il est capable de solder sa dette, il ne faut pas hésiter attendu que :
« Quand no counnaît les pots, no n' les m'sure pé ».
  Pour qualifier son prochain, on ne manque pas non plus de moyens. Le paysan d'un esprit plutôt malicieux possède également un répertoire de comparaisons très expressives.
  Ainsi de celui qui ne veut voir rien perdre - cela s'entend - on l'excusera ironiquement en disant :
« Qu' la laiterie ouverte rend les cats friands »
  Autrement dit : L'occasion fait le larron. Et pour ceux qui sont atteints de ce défaut : « qu'il vaôt mus lus guettyi ous moans qu'ous pids ».
  Et avec plus de causticité pour celui qui est coutumier du fait, il est dit :
« qu'i prenrait sus l'outel bénin » c'est à-dire partout.
  L'ivrogne que ses jambes refusent de porter :
« tyîeint d'bout coumme eunne pouquie d'écales ».
  D'un autre à qui l'intelligence fait défaut :
« Il est aussi baîte que l' Boun Dieu est pyîssant ».
Pour le même cas il est dit aussi :
« Il avale cha qu' no li dit, comme eun cochon des laveures ».
ou bien :
« Il est baîte à la livre et pèse comme du pliomb »
Sur le même sujet, il est dit un peu partout que : quelqu'un dans ce cas, n'a pas avalé le Saint-Esprit. Chez nous, il existe une variante :
« Il a dérobé le baptême » puisque c'est le premier sacrement qui distingue par là l'homme des animaux.
 

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  Mais par opposition pour qualifier un homme d'esprit, il est dit :
« Que r ciein (26) qui trach'rait d' la foure (27) d'ouaie, n'airait pé b'soin d' li pendre eune pouquette au derrire ».
  On entend aussi un répertoire assez amusant soit pour qualifier les défauts ou les qualités de son prochain. Par exemple, un homme bien gras, l'est tellement que :
« No l' fendrait du haôt en bas, avec une arête de paissonn ». Bonaventure Despériers dans sa nouvelle XXVIIe use de cette image : « Il estoit si gras, si farfelu qu'on l'eust fendu d'une areste ».
  Pour exprimer le même cas, on trouve aussi : que celui qui a trop d'embonpoint ressemble à un vé (28) nié. Puis on en tire cette conclusion qu'on ne voudrait pas : « qui s'accroupisse su man chabot ».
  De tout autre qui péche par le contraire « Il a les joes (29) coumme les fesses d'un poure homme».
  Si, malgré cette appréciation, il mange beaucoup, c'est qu'il a « un appétit d'ernard qui il-moueg’rait eune poule et un canard ».
  D'un paresseux on juge :
« Qu'i n'a pé poue (30) d' l'ouvrage, qui S" couche biein à caôté ».
  Celui qui est plus pressé de donner des ordres que de travailler :
« I s'rait boun à la ferme d' la Qu'manderie ».
  A-t-on voulu faire une allusion à diverses positions de chez nous qui portent le nom de Commanderie et qui témoignent encore du passage des Templiers ?
  Une femme empressée de commander est une « Marie-j'ordonne ! »
  Pour juger quelqu'un, de la loyauté duquel on a douté, on dit :
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(26) l' ciein : celui.
(27) foure d'ouaie : excrément d'oie.
(28) vé nié : veau noyé.
(29) Joes : joues.
(30) poue : peur.
 

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« Qu'il n'y a pé plus de fiauté (31) à li qu'au derrire d'un p’tit éfant ».
  Les défauts physiques ne sont pas traités avec plus d'indulgence. Pour dépeindre la laideur d'une femme, on trouve :
« Qu'elle est vilanne à faire ertoumer toute une processioun, ».
  Ou bien :
« Comme un derrire gratté à deux moans ».
  Par contre, lorsqu'elle suscite la jalousie, on prétend que :
« Ch’ n'est pé d'aveu la biaUtê qu' no va au moulin » c'est-à-dire que cela ne suffit pas pour acheter la farine ou faire moudre son grain. Et pour critiquer sa toilette :
« Qu’elle lui va coumme un tablyi à eunne vaque ».
  Soupirer bruyamment c'est :
« Pousser des soupirs coumme des pets de vaque ».
  Celui dont le nez est affligé de roupie « a l' naz qui li pure coumme eune pouquie d'îtres ».
  Celui qui a la manie de piétiner en parlant :
« Pilounne coumme eunne brebis qu'agnelle ».
  Une mère reprochera à son enfant lorsqu'il est mal peigné:
« d'être coueffi coumme eun gai (32) qui loche des ch'rises ».
  Il est aussi des comparaisons qui, bien que très courantes, manquent cependant de logique, mais elles sont curieuses par leur originalité. Ainsi une affaire de peu d'importance est considérée :
« Coumm eune foure de cat sus eune pelle à feu ».
  Dans un repas un mets distribué trop parcimonieusement, on trouve :
« Que, ch'est coumme un bibet (33) dam la goule d'un
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(31) fiauté : confiance.
(32) gai : geai.
(33) Bibet : minuscule diptère qui vole dans les soirs d'été.
 

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âne ».
  La vérité de cette comparaison est très saisissante lorsqu'on se représente l'effet produit par l'entrée de la minuscule bestiole dans la gueule démesurée d'un âne lorsque brait.
  Sur ce même sujet lorsque la reconnaissance ne se témoigne pas après un repas, on dit :
« Piquet avalé n'a plus de goût ».
  Il est aussi recommandé, lorsqu'on se rend à l'invitation d'un repas, d'y aller en emportant quelque chose pour ne pas aller sur les « jingants des gens » et surtout de ne pas s'y rendre en « jingant martet », c'est-à-dire en rongeant son frein. Voilà deux expressions quelque peu obscures ; on a entendu, apparemment peut-être les dents par le mot « jinguant ».
  Le comble du sérieux c'est de l'être « coumme un cat qui bait du lait », ou ce qui est plus rabelaisien :
« coumme eun cat qui tch……. dans les couépiaux, ou la braise ou les chendres ».
  Les femmes ne sont pas moins épargnées dans les dictons populaires de nos campagnes. Par galanterie, il est préférable d'y faire peu d'allusions, bien qu'ils ne s'adressent pas aux aimables lectrices, qui voudraient poursuivre la lecture de ces pages un peu trop gauloises. Cependant il en est qui ont été relatés dans nos auteurs classiques et que nos compatriotes en raison de leur esprit malicieux ont adoptés parce qu'ils convenaient bien à leur manière de penser. Celui-ci, par exemple, de Bonaventure Despériers (Nouvelle V) et que La Fontaine reproduisit après lui. Le sens en est assez clair pour se passer d'explication.
« No n' peut avai confianche sus eunne fille qui prête un poan sus la fournaée ».
  On dit aussi avec malice d'une jeune fille qui accorde trop d'attention à des discours hasardés :
« Qui n'faôt pé li prêchi l'Quérême pour l'avai à Pâques ».
  Et pour finir sur ce sujet. Si l'on fait une remarque à certains, qui prennent la liberté, lorsqu'ils font une explication à une personne du sexe, d'accompagner
 

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leurs paroles de tapes familières, ils répondent invariablement :
« Qu'il n'est pé d'fendu d'tâter l'blié à travers la pouque ».
  Mais changeons de thème. On peut se réjouir d'une température trop rigoureuse lorsqu'on a des domestiques :
« Biau temps pour man valet, faot qui travaille si n'veut pé avai frai ».
  Il est encore une expression que n'aurait pas oubliée M. P. Le Pesqueur — Alias Bonin Poulidot — le très érudit et regretté Digullevillais, auquel nous devons une grande partie de ce qui précède. C'est une réflexion toute moderne entendue d'un paysan qui voyait un avion survoler sa commune et qui ne put s'empêcher d'exprimer tout haut sa pensée :
« J’aimerais mus qu'un mêle (34) me tch… sus l'nez qu'eun d’chés oisiaux là ».
  On voudra bien être indulgent pour l'emploi de certains termes qui expriment plus fidèlement la vraie couleur locale et que Fleury, notre illustre compatriote, n'a pas craint de relater dans ses savants ouvrages sur notre patois.
  Pour clore ce chapitre disons encore, que pour affronter la pluie, quelqu'un qui n'est pas muni d'un parapluie, si on lui en fait la remarque répondra : « qu'il n'est pas en sucre » et par là ne craint pas de fondre. Chez nous l'image est plus forte :
  « No n'est pé foure d'ouaie », c'est-à dire : on ne peut se dissoudre.
  Un homme d'esprit en a plus : « dans san p'tit dait, qu'un aôte dans tout' sa grand'baîte ».
  Il en est aussi qui « ont le cœu sus la moan ». c'est-à-dire sont généreux.
  Dans le cas contraire celui auquel on fera cette réflexion ajoutera avec malice :
« Vère, sus celle you qu'il a l’pouaigni (35) copé »
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(34) un mêle : un merle.
(35) l' pouaigni : le poignet.
 

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  Pour éviter d'exprimer une appréciation trop brutale pour définir un homme de peu d'esprit, on se sert en patois d'un palliatif assez subtil, on le plaint apparemment, en disant :
« Qu'il est mayié à la foumme d'eun ouaie » ce qu'on peut dire devant lui sans qu'il en saisisse la causticité.
  Il est encore une expression courante, c'est celle de : « tout étra », tout-à-coup. La vraie forme est : « tout à trac » on la retrouve telle dans la correspondance d'Henri IV avec Jeanne d'Albret.
  Celui qui est matinal se lève : « dès Pétron-Minet » mais plus souvent on dit : « dès Pétron-Jacquet ».
  Une autre comparaison est encore très usitée dans le patois de l'arrondissement. Lorsqu'il s'agit de qualifier quelqu'un dont le teint est plutôt jaunâtre, on dit alors en amplifiant par ironie qu'il est « jaône coumme d'la bouillie d'Sibran, ». Est-ce à la suite d'un incident survenu, lors de la préparation de ce plat, à un membre de la famille de ce nom, qu'on trouve porté même par des habitants de Cherbourg ? M. Asselin notre regretté collègue, cite lui-même un Thomas Cibran, curé de Beaubigny en 1628. Ou bien s'agit-il de la bouillie faite avec la farine du blé de Sibérie qui donne une couleur jaune à ce mets d'un goût assez agréable, le nom de cette céréale ayant été déformé pour devenir : Sibran ?
  Loin de trancher cette question, disons qu'on attribue complaisamment à la cane, avec plus ou moins de logique, le pouvoir d'exprimer dans son jargon l'impossibilité d'une chose irréalisable, puisqu'en campagne on conclut ainsi : « Véyous ! y faô dire coumme la bourre (36) Qui n'peut, n'peut ».
Il serait encore possible de compléter la série des dictons et proverbes, mais il faut se borner et les pages qui précèdent suffisent pour faire apprécier le genre d'humour, de causticité et d'esprit de nos populations rurales.
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(36) Bourre : cane.

 

 

Blason jmr azur et argent 2

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